Influence de l’AES : Vers une recomposition géopolitique en Afrique de l'Ouest ?
Il n’y a pas si longtemps, l’Alliance des États du Sahel (AES), née du divorce fracassant entre le Mali, le Burkina Faso, le Niger et la CEDEAO, était considérée comme une anomalie diplomatique, une réaction épidermique de régimes militaires en rupture avec les principes d’une intégration régionale. Mais aujourd’hui, la donne a changé. L’AES ne suscite plus seulement l’inquiétude ou la désapprobation. Elle attire. Des pays de la sous-région commencent à envisager, avec intérêt, une forme de rapprochement, voire une intégration à ce bloc en pleine affirmation. L’idée d’un axe souverainiste, panafricaniste et sécuritaire fait son chemin dans plusieurs capitales ouest-africaines. Parmi les pays qui semblent se rapprocher, d’une manière ou d’une autre, de la dynamique de l’AES, quatre se distinguent : le Tchad, le Sénégal, le Togo et le Ghana. Tous, à des degrés divers, multiplient les signaux, les gestes et les actes qui traduisent une évolution de leur position géopolitique.
Thank you for reading this post, don't forget to subscribe!Les approches de ces pays
Le Tchad, dirigé par Mahamat Idriss Déby, a récemment chassé les troupes françaises de son territoire. Ce geste fort symbolise une volonté d’autonomie stratégique. Mieux, le Tchad mène aujourd’hui des opérations militaires conjointes avec les forces de l’AES, notamment dans la lutte contre le terrorisme transfrontalier. Ce rapprochement pragmatique repose sur des intérêts partagés : sécurisation du Sahel, souveraineté militaire et rejet des diktats occidentaux. Le Tchad, bien que n’ayant pas officiellement exprimé son intention d’intégrer la Confédération, partage de plus en plus de convergences opérationnelles avec les trois membres fondateurs.
Le Sénégal : l’élection du duo Faye-Sonko au pouvoir au Sénégal marque une rupture politique et diplomatique majeure. Le président Bassirou Diomaye Faye a exprimé son refus de maintenir une présence militaire étrangère au Sénégal, dans une logique de souveraineté. Quant à son Premier ministre, Ousmane Sonko, ses gestes politiques ne laissent guère de doute sur ses affinités idéologiques avec les dirigeants de l’AES. Sa visite au Burkina Faso lors de l’inauguration du Mausolée Thomas Sankara est plus qu’un acte symbolique : elle traduit une volonté de rétablir une continuité historique entre les figures du panafricanisme révolutionnaire et les projets politiques actuels. Les visites du ministre des Forces armées sénégalaises au Mali et au Niger, les patrouilles conjointes à Diboli, les accords sécuritaires et commerciaux en négociation, tout cela témoigne d’une diplomatie proactive. Si le Sénégal reste formellement membre de la CEDEAO, sa politique étrangère semble de plus en plus alignée avec la vision de l’AES.
Le Togo de Faure Gnassingbé, souvent discret sur la scène diplomatique, se positionne néanmoins comme un partenaire stratégique pour l’AES. Le port de Lomé constitue un poumon économique vital pour les trois pays enclavés. Des opérations militaires conjointes ont déjà été menées, et des voix officielles togolaises n’ont pas caché leur intérêt pour une possible adhésion à l’AES. Le Togo voit dans ce partenariat une opportunité économique, mais aussi politique : s’extraire de la tutelle de la CEDEAO et redéfinir ses alliances régionales. À court terme, cela pourrait renforcer son poids diplomatique. À long terme, cela poserait aussi des questions sur son engagement en matière de démocratie et de gouvernance.
Le Ghana, berceau du panafricanisme moderne, affiche un retour assumé à ses racines idéologiques. Le président Ibrahim Traoré a personnellement assisté à l’investiture du président ghanéen John Mahama, un geste rare dans la diplomatie sous-régionale actuelle. Cette proximité témoigne d’une volonté de convergence sur les grands enjeux : souveraineté, sécurité, intégration continentale. La vision actuelle du Ghana, axée sur une coopération Sud-Sud et un rééquilibrage des alliances, entre en résonance avec celle de l’AES. Si le Ghana ne manifeste pas encore de volonté officielle d’adhésion, les convergences politiques, idéologiques et diplomatiques se renforcent.
AES : consolider avant d’élargir
Face à cet engouement naissant, les dirigeants de l’AES restent prudents. Le capitaine Ibrahim Traoré l’a clairement exprimé dans une récente interview à un média russe : « Nous ne fermons la porte à personne, mais nous voulons d’abord consolider les fondations de notre confédération. » Une posture réaliste, qui vise à éviter une expansion prématurée et à renforcer la cohésion interne. En effet, l’AES se veut un projet politique de long terme, bâti sur des valeurs de souveraineté, d’autodétermination et de coopération militaire efficace. Son succès tiendra à sa capacité à maintenir l’unité de ses membres tout en élaborant une stratégie régionale robuste et cohérente.
Le terrorisme, qui gangrène le Sahel depuis plus d’une décennie, n’a pas de frontières. Il prospère là où les intérêts économiques des grandes puissances sont menacés et où les armées sont sous-équipées. Mais surtout, il se nourrit des jeux d’influence entre grandes puissances. Dans ce contexte, seule une coopération régionale sincère, débarrassée des influences étrangères, peut permettre une riposte efficace. La CEDEAO et l’AES ont récemment annoncé leur volonté de collaborer sur la lutte contre le terrorisme. Ce rapprochement stratégique est à saluer, mais il ne pourra porter ses fruits que si les objectifs sont partagés et les moyens équitablement mobilisés sans aucune influence des puissances étrangères. Ce qui se joue aujourd’hui, au-delà des alliances militaires et économiques, c’est une recomposition géopolitique profonde. L’AES n’est plus une curiosité diplomatique, c’est une force montante qui redéfinit les équilibres en Afrique de l’Ouest. Face à cette mutation, les pays de la sous-région doivent faire un choix clair : s’accrocher à des structures affaiblies par des inerties post-coloniales, ou participer activement à l’émergence d’un modèle nouveau, enraciné dans les réalités africaines et porté par les aspirations des peuples. L’histoire est en marche. L’AES pourrait bien en être l’avant-garde.
La rédaction
